Chapitre premierComment on invente un village
Au printemps 1971, y'avait pas de Chimoubongo. Y'avait un chemin de bûcheux, un coude dans une crique, quarante et un hectares de pin blanc que personne s'était donné la peine de couper, pis un autobus scolaire avec les bancs arrachés.
L'autobus appartenait à Alphonse-Réal Bougie, trente-quatre ans, de Trois-Rivières, qui s'était fait demander de sacrer son camp de quatre communes dans deux provinces. Pas pour du criminel. C'est juste qu'après quelques mois dans sa compagnie, le monde se rendait compte qu'y gardaient une chandelle allumée pour des raisons qu'y étaient pas capables d'expliquer, pis ça rendait leurs conjoints nerveux.
Il a stationné l'autobus au coude de la crique parce que, comme y l'a dit plus tard, les arbres arrêtaient de se parler par-dessus la tête là. Huit autres personnes étaient avec lui. Leurs noms sont sur la pierre à côté du bureau de poste : Ginette, Marcel, Grand Yvon, P'tit Yvon, Suzanne, Dee, Pauline, pis un gars que tout le monde appelait Le Dentiste, qui était pas dentiste pantoute et qui, de fait, était jamais allé chez le dentiste de sa vie.
Y'avait aussi le chien. Le chien s'appelait Motion, parce qu'Alphonse-Réal insistait que chaque vote en avait besoin d'une.
Le Vote
La nuit du 2 juin 1971, ils ont tenu ce que la charte du village appelle encore Le Vote. Ça a duré onze heures. Y'avait exactement deux points à l'ordre du jour.
Point un : est-ce que ça va être un village ? Adopté, neuf à zéro. Motion s'est abstenu en s'endormant, ce que la charte enregistre comme une abstention formelle, et c'est pour ça que s'abstenir à Chimoubongo s'appelle encore faire une Motion.
Point deux : comment on l'appelle ? Ça a pris les dix heures et demie qui restaient. Ginette voulait Saint-Quelque-Chose, vu que tout au Québec est un saint pis que ça aiderait pour la malle. Grand Yvon voulait Pineville, en anglais, juste pour choquer P'tit Yvon. Le Dentiste voulait pas de nom pantoute et il a plaidé sa cause avec une émotion sincère.
Vers quatre heures du matin, Alphonse-Réal, qui avait pas parlé depuis deux heures, a dit le mot Chimoubongo. Personne a demandé ce que ça voulait dire. Tout le monde a voté oui. Quand le monde y demande ce que ça veut dire, y répond la même affaire depuis cinquante-cinq ans : « Ça veut dire ça. » Pis là y fait un geste vers tout.
Devenir officiel, mettons
Chimoubongo est passé à travers onze processus administratifs différents et est ressorti de chacun un p'tit peu moins certain de son propre statut légal. Le village apparaît sur les cartes d'Hydro, les cartes forestières, pis une brochure touristique de 1978. Il apparaît pas au répertoire provincial des municipalités, une omission que le village a arrêté de contester et qu'y considère aujourd'hui comme une caractéristique.
La malle rentre. Ça, ç'a toujours été le vrai test.


