Jumelé avec une roche · Fondé en 1971 · Population : Assez
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Le chemin de gravelle qui entre dans les pins vers Chimoubongo
Chimoubongo, Québec, Canada
Mauricie · Québec · Canada

Un village dans les pins qui a été voté en existence par neuf personnes pis un chien, et qui ne t'a jamais demandé une seule fois de t'expliquer.

Chapitre premierComment on invente un village

Au printemps 1971, y'avait pas de Chimoubongo. Y'avait un chemin de bûcheux, un coude dans une crique, quarante et un hectares de pin blanc que personne s'était donné la peine de couper, pis un autobus scolaire avec les bancs arrachés.

L'autobus appartenait à Alphonse-Réal Bougie, trente-quatre ans, de Trois-Rivières, qui s'était fait demander de sacrer son camp de quatre communes dans deux provinces. Pas pour du criminel. C'est juste qu'après quelques mois dans sa compagnie, le monde se rendait compte qu'y gardaient une chandelle allumée pour des raisons qu'y étaient pas capables d'expliquer, pis ça rendait leurs conjoints nerveux.

Il a stationné l'autobus au coude de la crique parce que, comme y l'a dit plus tard, les arbres arrêtaient de se parler par-dessus la tête là. Huit autres personnes étaient avec lui. Leurs noms sont sur la pierre à côté du bureau de poste : Ginette, Marcel, Grand Yvon, P'tit Yvon, Suzanne, Dee, Pauline, pis un gars que tout le monde appelait Le Dentiste, qui était pas dentiste pantoute et qui, de fait, était jamais allé chez le dentiste de sa vie.

Y'avait aussi le chien. Le chien s'appelait Motion, parce qu'Alphonse-Réal insistait que chaque vote en avait besoin d'une.

L'autobus scolaire de 1961 enfoncé dans la mousse au bord de la crique
L'autobus, au Coude, là où il est stationné depuis 1971. Les tomates poussent à travers les évents du toit depuis au moins trente ans.
« Un village, c'est pas une place. Un village, c'est une gang de monde qui se sont entendus pour continuer à se présenter. Les arbres avaient déjà un village. On a juste demandé pour embarquer. »

Le Vote

La nuit du 2 juin 1971, ils ont tenu ce que la charte du village appelle encore Le Vote. Ça a duré onze heures. Y'avait exactement deux points à l'ordre du jour.

Point un : est-ce que ça va être un village ? Adopté, neuf à zéro. Motion s'est abstenu en s'endormant, ce que la charte enregistre comme une abstention formelle, et c'est pour ça que s'abstenir à Chimoubongo s'appelle encore faire une Motion.

Point deux : comment on l'appelle ? Ça a pris les dix heures et demie qui restaient. Ginette voulait Saint-Quelque-Chose, vu que tout au Québec est un saint pis que ça aiderait pour la malle. Grand Yvon voulait Pineville, en anglais, juste pour choquer P'tit Yvon. Le Dentiste voulait pas de nom pantoute et il a plaidé sa cause avec une émotion sincère.

Vers quatre heures du matin, Alphonse-Réal, qui avait pas parlé depuis deux heures, a dit le mot Chimoubongo. Personne a demandé ce que ça voulait dire. Tout le monde a voté oui. Quand le monde y demande ce que ça veut dire, y répond la même affaire depuis cinquante-cinq ans : « Ça veut dire ça. » Pis là y fait un geste vers tout.

Devenir officiel, mettons

Chimoubongo est passé à travers onze processus administratifs différents et est ressorti de chacun un p'tit peu moins certain de son propre statut légal. Le village apparaît sur les cartes d'Hydro, les cartes forestières, pis une brochure touristique de 1978. Il apparaît pas au répertoire provincial des municipalités, une omission que le village a arrêté de contester et qu'y considère aujourd'hui comme une caractéristique.

La malle rentre. Ça, ç'a toujours été le vrai test.

Le fondateurAlphonse-Réal Bougie

Alphonse-Réal Bougie, 89 ans, cheveux blancs longs, habillé en noir, à la lisière des pins
A.-R. BougieÀ la lisière du Bosquet Debout, l'automne passé. Il a demandé que la photo soit prise là pis pas ailleurs.

Il a quatre-vingt-neuf ans. Il fait six pieds trois et il a l'air plus grand à cause des cheveux, qui sont blancs, longs jusqu'aux reins, séparés exactement au milieu avec une précision que le monde trouve plus dérangeante que s'ils étaient tout croches. Il s'habille en noir. Il s'habille en noir depuis 1969, avant que ça veuille dire de quoi, pis ça le fâche tranquillement que ça soit venu à vouloir dire de quoi.

Il se peinture un œil. Le gauche, au khôl, chaque matin, trente secondes, sans miroir. Il l'a jamais expliqué. La théorie qui circule au village, c'est que c'est une joke qu'il a commencée y'a tellement longtemps qu'arrêter serait rendu une plus grosse déclaration que continuer.

Il est pas effrayant. Il est beaucoup, ce que le monde confond avec effrayant. Il va te regarder dans les yeux pendant toute une conversation à propos de ton char. Il se souvient de ce que t'as dit en 2004 pis y va le ramener comme si y s'était rien passé depuis. Il rit avec un délai d'à peu près deux secondes, ce qui est exactement assez long pour que t'aies le temps de t'inquiéter.

Il fait pousser des tomates. Il est écœurant de bon là-dedans. Il les donne pis y veut pas d'argent, mais y tient un grand livre, pis tout le village est au courant du grand livre, pis personne l'a jamais vu.

Habitudes connues

  • Marche la crête nord à 4 h du matin. Toujours. La neige comprise.
  • Répond au téléphone avant que ça sonne. Deux fois. Avec témoins.
  • Appelle chaque enfant « mon ami » pis chaque adulte par son nom légal au complet.
  • Joue de l'harmonium mal, exprès, pour l'ambiance.

Des affaires qu'il a dites

  • « T'es en retard, c'est correct, tout est en retard. »
  • « Remercie-moi pas. Remercie la terre. Moi je suis juste l'intermédiaire. »
  • « Ça fait depuis 1937 que je meurs. Ça va très bien. »
  • « Prends-en deux. Le troisième est pour quelqu'un qui est pas encore arrivé. »

Il occupe aucune fonction. Chimoubongo a pas de maire. Dans les papiers du village il est inscrit comme Concierge des lieux, un titre qu'il a choisi lui-même, et si tu y demandes pourquoi y va te dire que le village s'occupe de lui-même pis que lui y fait juste ramasser. Il a assisté à chaque assemblée du village depuis 1971 et il a voté sur à peu près quatre pour cent des propositions.

GéographieOù c'est sur la terre

Chimoubongo est assis en Mauricie, dans le pays des pins en montant la rivière Saint-Maurice, à peu près entre Grandes-Piles pis Lac-Édouard, à l'ouest de la Réserve faunique du Saint-Maurice et loin en titi de n'importe quoi avec un service au volant. La Tuque, c'est ton dernier vrai village en montant. Shawinigan, c'est ton dernier vrai village en descendant. Entre les deux, c'est des arbres.

Rivière Saint-Maurice Lac-Édouard Parc national de la Mauricie Route 155 Shawinigan Grandes-Piles Saint-Roch-de-Mékinac Lac-Édouard La Tuque Trois-Rivières → CHIMOUBONGO environ · personne l'a arpenté N
Note : les coordonnées que le village donne sont 47°21′N, 72°49′O, ce qui est un bosquet d'arbres. Chimoubongo maintient que c'est exact et que les arbres sont justement le point. Les GPS sont régulièrement en désaccord entre eux à l'intérieur des limites du village, jusqu'à quatre cents mètres. Le village a décidé que c'est le problème des GPS.

Se rendreLe chemin, mettons

Pars de Shawinigan. Tout le monde part de Shawinigan. Prends la 155 vers le nord le long du Saint-Maurice pis installe-toi comme il faut, parce que les pins se referment par-dessus le chemin aux alentours de Grandes-Piles pis y se rouvrent plus.

Le chemin de gravelle qui rentre dans les pins
Passé la pancarte PAS LOIN. À partir d'icitte, l'asphalte arrête pis le reste des indications servent à rien.
  1. Suis la 155 vers le nord en passant Grandes-Piles. Garde la rivière à ta gauche. Si la rivière est à ta droite, tu t'en vas à La Tuque, qui est une belle place, mais c'est pas celle-là.
  2. Quelque part passé Saint-Roch-de-Mékinac, la radio va perdre le poste de Trois-Rivières pis pogner de quoi entre les deux. Change-le pas. C'est le bon poste. Il joue juste icitte.
  3. Guette une pancarte peinte à la main qui dit PAS LOIN. Ça dit PAS LOIN depuis 1979 pis c'était déjà pas exact dans le temps. C'est une promesse, pas une mesure.
  4. Neuf kilomètres après la pancarte, y'a un chemin de gravelle à droite, sans aucune indication, avec deux roches de la même grosseur. Si les roches sont pas de la même grosseur, continue, c'est la sortie des Bilodeau pis ça finit dans un marécage.
  5. Prends le chemin de gravelle. Vas-y lentement. Baisse les vitres même s'y fait frette. C'est pas une suggestion de nous autres, c'est une suggestion du chemin.
  6. Tu vas traverser un pont de bois par-dessus une crique que tu vois pas. Elle est là-dessous.
  7. Six kilomètres plus loin, les pins deviennent plus hauts pis plus serrés pis le son de ton propre char change. Y'a du monde qui décrivent ça comme le chemin qui devient tranquille. C'est le village qui te remarque. Continue. C'est amical.
  8. Tu vas passer une boîte à malle sans maison. Salue-la. Tout le monde le fait. Personne se rappelle avoir commencé ça.
  9. Le chemin fourche. La fourche de gauche est belle, bien nivelée, fraîchement gravelée, pis mène nulle part pantoute. Prends la fourche de droite, qui a l'air pire sur tous les points mesurables.
  10. Quand tu vois l'harmonium sur la galerie, t'es à Chimoubongo. Stationne n'importe où. Y'a pas de mauvaise place. Quelqu'un va sortir. D'habitude c'est Suzanne. Si c'est un grand vieux monsieur en noir avec un œil peinturé, c'est Alphonse-Réal, pis tu devrais savoir qu'il connaît déjà ton prénom.

Si tu te perds

Arrête le char. Ferme-le. Sors. Reste debout là une minute complète sans regarder ton téléphone. En cinquante-cinq ans, ç'a marché à chaque fois, pis on a arrêté d'essayer d'expliquer pourquoi.

Si ça marche pas, retourne à la pancarte PAS LOIN pis recommence. La pancarte ment pas. Elle est juste optimiste.

En venant de Québec : prends la 40 jusqu'à la 155 pis fais tout ce qui est écrit en haut. En venant de Montréal : pareil, mais tu vas être plus choqué rendu à Shawinigan, pis tu devrais rester assis dans le char une minute de plus en arrivant. En autobus : y'a pas d'autobus. Y'a jamais eu d'autobus. En 1988 y'a presque eu un autobus pis le monde en parle encore.

Pendant que t'es làQuoi faire dans les arbres

L'intérieur du Bosquet Debout, vieux pins blancs jamais coupés

Le Bosquet Debout

Quarante et un hectares de vieux pin blanc jamais coupé, parce qu'en 1971 neuf personnes pis un chien ont décidé que ça se ferait pas. Y'a des arbres là-dedans qui étaient adultes pendant la révolution américaine. Tu peux marcher dedans. Tu peux pas apporter de scie à chaîne, de drone, ni d'opinion sur la foresterie.

Le Coude

Où l'autobus était stationné. L'autobus est encore là, enfoncé jusqu'aux essieux, plein de mousse pis d'une expérience de tomates toujours en cours. Tu peux t'asseoir dedans. Le quatrième cadre de banc en partant d'en arrière, c'est le bon.

La grande table de la Soupe du Jeudi au crépuscule, du monde tout le tour

La Soupe du Jeudi

Chaque jeudi, 17 h, la grande table en arrière du bureau de poste. Y'a toujours de la soupe. Personne l'organise. Ç'a jamais manqué une seule fois. Apporte un pot si tu veux en rapporter, pis apporte un pot plein si tu veux qu'on se souvienne de toi avec affection.

Le Kilomètre Tranquille

Une boucle balisée dans la crête nord où parler est découragé mais pas interdit. Alphonse-Réal la marche à 4 h du matin. Si tu l'accompagnes, parle pas le premier. Il va finir par parler, vers le huit centième mètre, pis ça va être de quoi qui va te trotter dans tête un boutte.

La Lecture du Grand Livre

Une fois par année, en octobre, le village lit à voix haute la liste de tout le monde qui est venu, qui est parti, pis qui est revenu. Ça prend deux heures. Ton nom s'ajoute la première fois que tu couches une nuit. Personne demande la permission. C'est pas ce genre de liste là.

La Baignade

La crique. Elle est frette. Elle est toujours frette. Elle était frette pendant la canicule de 2021 pis elle va être frette dans ce qui s'en vient. Le monde d'icitte se baigne à l'année pis sont sereins là-dessus d'une manière fatigante.

Bureau de tourisme et des sentiments connexes de Chimoubongo · Heures d'ouverture : la plupart

Venez voir les affairesAttractions et monuments

Le Bureau de tourisme a été fondé en 1984 par Ginette Lemay, qui trouvait que le village était modeste au point d'en être impoli. Il opère à partir d'un ancien hangar à grain avec une pancarte lettrée à la main, garde aucune heure fixe, pis répond à chaque demande écrite, éventuellement. Ginette est décédée en 2019. Le Bureau l'inscrit encore comme Directrice. Personne a eu le goût de changer ça.

Ce qui suit est le registre officiel des affaires qui valent la peine d'arrêter le char.

La statue du maringouin géant soudée en bord de la route 155

Le Deuxième Plus Gros Maringouin au Monde

Route 155, bout nord · Gratuit · Visible en tout temps

Onze mètres de la trompe à l'abdomen, soudé à partir de tuyau de ponceau, de pentures de barrière de ferme pis d'une motoneige au complet. Érigé en 1988 par Grand Yvon, qui a travaillé à partir d'une photo qu'il avait prise lui-même et qu'il a refusé de montrer à qui que ce soit.

C'était supposé être le plus gros au monde. Le Bureau a fait une demande pour le titre en 1989 pis a reçu une lettre polie expliquant qu'un village au Manitoba était arrivé avant, pis était malheureusement plus gros. Chimoubongo a refusé d'allonger la statue. La position de Ginette, inscrite au procès-verbal, était que « deuxième, c'est un chiffre plus honnête pis on devrait le porter. »

La plaque dit : DEUXIÈME PLUS GROS. ON LE SAIT. ON EST CORRECTS.

Mieux vu au crépuscule, quand l'ombre se rend jusqu'au poste d'essence pis que le poste d'essence ferme de bonne heure exprès.

La mouche à chevreuil géante à côté du maringouin, visiblement plus grosse

La Plus Grosse Mouche à Chevreuil au Monde

Juste à côté du maringouin · Gratuit · Y fait de l'ombre dessus

Quatorze mètres. Construite en 1991, trois ans plus tard, par le frère de Grand Yvon, P'tit Yvon, qui a jamais donné publiquement de motif et qui, quand on y demande, dit juste que « le maringouin avait l'air tout seul. » Tout le monde au village comprend que c'est pas ça qui s'est passé.

La mouche à chevreuil est homologuée. Le Bureau garde le certificat encadré en arrière du comptoir pis en parle pas à moins que tu en parles. Elle est positionnée de manière à ce qu'entre 16 h et 18 h l'été, son ombre tombe complètement sur le maringouin. Grand Yvon pis P'tit Yvon mangent encore la soupe du jeudi à la même table pis en ont pas discuté depuis trente-quatre ans.

La ligne officielle du Bureau est que les deux statues représentent la fraternité. Le Bureau a jamais élaboré.

Apporte un coat le soir. L'ombre est une vraie ombre pis elle est plus frette que tu penses.

Le Tableau des Excuses

Devant le bureau de poste · Gratuit · Lis à tes risques

Une planche de cèdre, deux mètres par un, où n'importe qui peut clouer une excuse. Y'a aucune exigence que ce soit signé, reçu, ou mérité. Y'en a qui ont quarante ans. Y'en a qui ont été posées la semaine passée. La plus vieille encore lisible dit juste : « l'affaire de la grange, c'est moi, 1974. »

On enlève jamais rien. Quand la planche est pleine, on en cloue une nouvelle par-dessus, pis le village est rendu épais de onze planches. Les visiteurs sont bienvenus d'en ajouter une. On demande aux visiteurs de pas photographier les couches plus vieilles, ce qui est appliqué par personne pis respecté par tout le monde.

Le crayon de plomb est fourni. Les stylos sont découragés. Le Bureau expliquera pas pourquoi.

Le Cairn qui Écoute

Crête nord, 1,4 km du départ du sentier · Gratuit · Apporte de l'eau

Une pile de roches, à peu près deux mètres de haut, qu'Alphonse-Réal a commencée en 1972 pis à laquelle il ajoute à un rythme d'environ six roches par année depuis. Il les choisit lui-même. Il veut pas dire c'est quoi les critères. Quand la pile a été examinée par une étudiante en géologie en 2006, les roches venaient d'au moins neuf endroits distincts, dont trois qui sont pas au Québec.

L'instruction du village aux visiteurs tient en une phrase, imprimée sur la pancarte du sentier pis nulle part d'autre : « Tu peux ajouter une roche si tu l'as portée plus qu'une journée. »

L'acoustique là-haut est bizarre pis tout le monde le remarque pis personne a de bonne explication.

L'autobus scolaire de 1961 enfoncé dans la mousse

L'Autobus

Le Coude · Gratuit · Essaie pas de le partir

L'autobus scolaire original de 1961, les bancs arrachés, enfoncé jusqu'aux essieux, avec une expérience de tomates qui pousse à travers les évents du toit. C'est ce que le village a de plus proche d'un acte de fondation. Tu peux t'asseoir dedans. Le quatrième cadre de banc en partant d'en arrière, c'est le bon, pis le monde d'icitte va te le laisser sans rien dire.

En 2011, un musée de Trois-Rivières a offert de le restaurer pis de l'héberger. L'assemblée du village sur la question a duré neuf minutes et le vote a été unanime. Alphonse-Réal, comme d'habitude, s'est abstenu.

Les tomates sont communes. Prends-en deux. En prendre quatre, ça se remarque.

Annuel · Depuis 1976 · Achalandage : ceux qui se présentent

LA BATTUE DE PATATES

Troisième samedi de septembre · Le champ en arrière du bureau de poste · Bâtons fournis

À l'automne 1975, la récolte de patates du village a manqué. Pas de façon spectaculaire. Elles sont juste sorties petites, cireuses pis grises, pis tout le monde qui en a mangé a rapporté la même affaire, c'est-à-dire qu'y se sentaient de travers pendant une couple de jours après. Personne était capable de mieux décrire ça que ça. Le mot qui revenait, encore pis encore, à la table de cuisine, à la grande table, pis finalement à une assemblée formelle du village le 4 novembre, c'était les vibes. Les patates, ç'a été convenu, avaient des mauvaises vibes.

Une proposition a été déposée pour tenir les patates responsables. Elle a été adoptée. Alphonse-Réal s'est abstenu, ce qui a été noté, pis il a dit une phrase du fond de la salle, ce qui a aussi été noté, pis qui est aujourd'hui peinturé sur le côté du hangar à grain :

« La patate a rien fait. Mais y faut bien frapper sur de quoi, pis aussi ben que ça soit de quoi qui peut pas le sentir. »

Le septembre suivant, une quarantaine de personnes se sont réunies dans le champ en arrière du bureau de poste avec des bâtons, pis ont battu deux cents kilos de patates dans la terre. Ç'a été rapporté comme étant énormément clarifiant. Ça se fait chaque année depuis.

En 1998, une étude de sol a trouvé que la récolte de 1975 avait absorbé du sélénium naturel d'une veine en dessous du champ nord. La patate était, formellement et scientifiquement, innocente. Le village a lu le rapport à voix haute, l'a accepté, pis a voté 31 contre 4 pour continuer la Battue. L'événement a été renommé le soir même. Il s'appelle officiellement La Battue des Excuses, et les patates sont nommées à voix haute avant d'être frappées.

  • 9 h Inspection des bâtons. En bois seulement. Pas d'aluminium. L'aluminium a été essayé en 1993 pis tout le monde s'est entendu que ça faisait pas.
  • 10 h La Lecture de l'Accusation : le procès-verbal original de 1975 est lu au complet, incluant le boutte où Marcel traite les patates de « sournoises ».
  • 11 h La Lecture de l'Acquittement : le rapport de sol de 1998, lu avec le même sérieux, par un enfant, tiré au sort.
  • 12 h Soupe. Pas de la soupe aux patates. La question a été posée pis la réponse est non.
  • 13 h 30 La Battue. Deux heures. À peu près quatre cents kilos. Chaque patate est nommée à voix haute avant d'être frappée. Les noms répétés sont permis. Nommer une patate après quelqu'un qui est présent est une faute grave et c'est arrivé deux fois.
  • 16 h Le Ramassage : tout est ratissé pis retourné dans le champ nord, qui est aujourd'hui la meilleure terre de la région par une marge dont personne aime parler.
  • 18 h Les Excuses. Tout le monde reste debout dans le champ une minute pis dit rien. Pis c'est fini, pis y'a un feu.

Les visiteurs sont les bienvenus pis on leur donne un bâton. Y'a juste deux règles pis les deux sont prises au sérieux : t'as pas le droit d'apporter ta propre patate, pis t'as pas le droit de battre quoi que ce soit qui était pas une patate au début de la journée.

La Battue des Excuses : du monde de tous les âges avec des bâtons de bois dans un champ d'automne
La Battue des ExcusesSeptembre passé, le champ nord. La minute de silence à 18 h, juste avant le feu.

Hors saison

De février à avril, le Bureau est fermé, le maringouin porte une bâche, pis la mouche à chevreuil en porte pas. P'tit Yvon a jamais donné de raison. Le Bureau a arrêté de demander.

Visites guidées

Y'a un guide. Il a quatorze ans. Il est très bon pis y charge quatre piasses pis y va te conter des affaires sur les statues que le Bureau considère non confirmées.

Le Hangar à Souvenirs

Des cartes postales, du miel, pis un chandail qui dit DEUXIÈME PLUS GROS en avant. Le chandail se vend quatre fois plus que tout le reste pis le Bureau trouve ça tranquillement fatigant.

Photographie

Encouragée partout sauf sur les vieilles couches du Tableau des Excuses pis sur la crête nord avant 6 h du matin. Ni l'une ni l'autre restriction est affichée. Les deux sont absolues.

Les demandes peuvent être adressées au Bureau de tourisme, aux soins du bureau de poste. Compte sur une réponse d'ici trois semaines ou 1987, selon la première éventualité. Ginette, Directrice.

La charteLes règles de la maison

Chimoubongo a pas de règlements, pas de conseil, pis pas de police. Il a neuf règles, écrites au dos d'un horaire d'autobus en 1971, pis elles ont jamais été modifiées.

  1. Tout le monde est bienvenu. C'est ça la première règle au complet pis c'est la seule qui s'est jamais fait obstiner.
  2. Bizarre, c'est correct. Bizarre, c'est même la condition attendue. Si t'es normal t'es bienvenu pareil, mais tu vas avoir à travailler un p'tit peu plus fort socialement.
  3. Personne a à s'expliquer. Ni son nom, ni son passé, ni ce qu'y'a dans le truck.
  4. La cruauté, c'est la seule affaire pour laquelle on met le monde dehors. C'est arrivé deux fois. Les deux fois tranquillement.
  5. Les arbres étaient là avant pis sont considérés comme des résidents. Y votent pas. Y'ont pas besoin.
  6. Prends-en deux, laisses-en un. S'applique aux tomates, au bois de chauffage, aux livres, aux chaises, pis aux conseils.
  7. Si de quoi est brisé pis que tu sais comment le réparer, c'est rendu ta job. C'est comme ça qu'on a eu un système d'eau.
  8. N'importe qui peut convoquer une assemblée. N'importe qui peut dormir pendant. Les deux sont respectés également.
  9. Quand tu pars, reviens. Pas nécessairement bientôt. Juste éventuellement.

PratiqueAvant de venir

Se loger

Y'a pas d'hôtel. Y'a onze chambres de libre pis y'en a quatre qui sont habituellement disponibles. Demande à la Soupe du Jeudi. Le camping dans le Bosquet Debout est permis si t'es tranquille pis que tu ressors tout, incluant les affaires qui étaient déjà là avant toi.

Apporte

Un pot. Des bottes que ça te dérange pas de salir. Un coat, même en juillet, surtout en juillet. Du cash, vu que la machine lit les cartes quand ça y tente. De quoi à laisser derrière, selon la règle six.

Apporte pas

Des drones. Un horaire. Quelqu'un que tu prévois mal traiter. Une date de départ ferme, parce que ces dates-là ont tendance à se faire modifier pis après tu te sens niaiseux.

Le signal

Une barre, sur la crête, face à l'est, par temps clair, si le village est d'accord. Y'a une ligne fixe au bureau de poste pis tout le monde peut s'en servir. Le numéro est écrit sur le mur à côté, ce qui aide pas pantoute si t'essaies d'appeler ici.

« On a pas bâti un village pour du monde comme nous autres. On en a bâti un pour le monde qui en avait pas. Ça s'adonne que c'est la plupart du monde, une fois que tu demandes. » — A.-R. Bougie, 2011
La Soupe du Jeudi, la grande table en arrière du bureau de poste
Jeudi passé. Y'a toujours de la soupe. Personne l'organise.
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